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GESAFFELSTEIN aleph (label Parlophone) [par Havoc - décembre 2013]

An de grâce 2007, Grenoble, l’autre capitale de la techno française. En visite dans le studio de The Hacker, Michel Amato me fait écouter une démo que lui a donné un jeune fan au Rex Club. Les tracks sonnent comme du The Hacker période « Rêves Mécaniques ». L’auteur, Mike Lévy, un jeune lyonnais de 21 ans qui vient d’arriver sur Paris, sculpte religieusement ses lignes de basse et ses nappes de synthés dans la même glaise motorcity que le producteur grenoblois. Rien ne se perd tout se transforme conclurons nous.

Quelques mois plus tard Gesaffelstein m’envoie une de ses compos inédites pour la compilation Electronic Manifesto II axée sur les réminiscences du son proto-electro-retro-post-punk du début des années 80. Le morceau en question, un rip of instrumental de DAF, restera inédit à ce jour et ne figurera pas sur une tracklist que je voulais plus "vocale".

Je m’informe de son parcours de manière sporadique. Mike sort un maxi sur Goodlife l’année suivante, il tourne de plus en plus avec The Hacker qui le prend sous son aile et qui contribue fortement au lancement de sa carrière (il privilégiera son poulain Gesaffelstein à d’autres artistes amis officiant dans le même registre, et qui par l’entremise du destin se verront relégués dans les limbes de l’underground).

C’est à ce moment là qu’il décide avec The Hacker et son ancien manager Alexandre Reynaud de fonder Zone records sur les restes de Goodlife. L’idée est de privilégier la face sombre de la techno qui touche ces trois compères plutôt que l’image plate et le discours réchauffé qui va en général avec la naissance d’un label porté sur la musique de club. Le concept suit son chemin et ce label ambitieux commence à devenir incontournable et signera des maxis incisifs et froids produits par les copains David Carretta & Workerpoor, Arnaud Rebotini, Djedjotronic, Crackboy (side project de Krikor) et les nouveaux venus Volkov, Ali Renault ou Maëlstrom.

Mike évolue rapidement, étoffe sa musique, et cisèle en deux ans un son redoutable qui le met à l’égal de son mentor grenoblois. Il atteint son apogée sur les maxis « variations » et « conspiracy pt. 1 & 2 » signés chez Turbo (label canadien de Tiga). Début 2010 à l’écoute de « selected faces », « atmosphere », puis « aufstand » et « viol », je m’incline devant la pureté minimale et la finesse rythmique de ce garçon en costard noir prêt à tout exploser en pleine apogée d’une french touch 2.0 aussi vulgaire que celle des années 90 et dominée par l’ignoble turbine de chez Edbangers.

Ses maxis, ainsi que « les enfants » son remix magique de Cassius, sont joués de partout, de Barcelone à Berlin, de New York à Sydney. Les tracks fortement influencés par l’electro body music de Front 242, Nitzer Ebb et DAF sont extrêmement fonctionnels mais brillants, il retourne les dancefloors, on n’en demande pas plus. L’année suivante nous allons le voir jouer au festival Tohu Bohu de Montpellier, il nous donnera l’impression d’un mec sobre et efficace que tout prédestine à devenir encore meilleur.

Une réputation de lives incendiaires et de DJ sets de haute volée lui permettent rapidement de se lancer à la conquête des clubs et festivals du monde entier, accompagné de son mentor The Hacker ou de son nouveau copain Brodinski (qui a également succombé au charme du son Gesaffelstein). Dés 2010 la rumeur gronde, la jeunesse clubbeuse s’entiche de Gesa, il fait du Social Club sa deuxième maison, devient la tête d’affiche des grands clubs. Il est dans la place. Sa techno reflète l’époque dans laquelle nous vivons, obscure, manichéenne, violente. Son passage en DJ set au Sonar festival 2012 restera dans les annales.

Remixeur de plus en plus sollicité par la sphère mainstream, Mike fabriquera des remixes sur mesure pour Moby, Lana Del Rey, Depeche Mode, VCMG, Laurent Garnier, David Carretta, Duck Sauce, Rebotini, Justice ou Zombie Zombie. Certains, brillants, transcenderont les titres originaux et d’autres, plus anecdotiques, ne serviront qu’à remplir le tiroir caisse.

Au zénith de sa célébrité, Gesaffelstein monte un autre label avec son pote Brodinski, ce sera le début de l’aventure Bromance records, O’ combien plus à même d’étoffer son carnet d’adresse jet set que Zone records. Il enfonce le clou en sortant un nouveau single atomique, « rise of depravity/belgium ». La presse est hystérique, elle tient là un nouveau visage d’ange bougon avec un look classieux à mettre à la une des magazines. Gesaffelstein est partout et accumule les dates dans le monde entier. Il bosse à fond et se donne la peine de prêcher sans répit sa techno kabbalistique aux confins de l’univers techno. Il devient incontournable et se fait baptiser « Prince de la Techno » (on se demande toujours qui est le Roi ?).

On entend sa musique dans plusieurs publicités pour des marques de voitures haut de gamme, certains lui prêtent un mégalomanie ascendante, il aurait soi disant pris la grosse tête et serait devenu paranoïaque et imbuvable. Ses propres amis en causent en privé, pas mal d’anciennes figures de la techno made in France le vilipendent par derrière en critiquant son EBM clubby édulcorée et maline mais lui font des courbettes par devant . Dés 2012 il devient extrêmement bankable, en 2013 Kanye West fait appel à lui pour produire deux titres de son nouvel album « yeezus », on entend dire en ce moment que Madonna et Eminem l’auraient approché, Gesaffelstein devient un phénomène médiatique comme on n’en a pas vu depuis … les Daft Punk.

Faisant la nique aux aigris de toutes sortes, Gesaffelstein jouit de son statut d’icône techno face à une jeunesse qui ne connaît pas l’histoire de cette musique et qui s’en fout royalement. En interview Mike évoque Pierre Soulages et Dopplereffekt là où il est plus proche en réalité des préceptes de récupération de masse comme le « pop-art » d’Andy Warhol et l’électro clash de Dj Hell au début des années 2000.

Timide en public, renfermé sur scène, mais doté d’un sens de l’humour particulier Mike dévoile ses faiblesses : il ne supporte pas la critique. Il va être gâté.

A peine son album « aleph » sorti dans les bacs que le web s’agite et s’empare de son morceau « nameless » pour le jeter en pâture à la vindicte publique en l’accusant de plagiat (la ressemblance avec l’obscur track d’un producteur chilien inconnu est frappante, mais il s’avère que Visonia est un proche de son maître Gerald Donald de Dopplereffekt, ce qui laisse présager que cette polémique pourrait être un brillant coup médiatique de plus…).

Son tube « pursuit » avait lui aussi déjà été fortement influencé par un morceau de Bangalter extrait de la BO du film « Irréversible ». On s’en fout. Tout le monde s’inspire de tout le monde, la musique comme toute autre forme de création contemporaine est un cycle incessant de réappropriations et d’influences constantes. Il n’y a plus rien à inventer mais tout à réinventer.

Il est fort probable que ceux qui attisent la polémique sont jaloux de sa notoriété et oublient que les musiciens se pompent continuellement depuis des décennies, comme le développe très bien Simon Reynolds dans « retromania », depuis 30 ans tout n’est que recyclage, revivals et boucles infinies ! La techno, le hip hop et les musiques de danse en général étant probablement les genres les plus auto-samplés de l’histoire de la musique.

La pochette d’aleph d’obédience cabalistique cache le talon d’Achille de Gesaffelstein : trop de mystère tue le mystère (je précise que j’ai acheté le disque). Brillant quand il s’agit de pondre des bombes dancefloors Mike Lévy se plante partiellement en proposant une trop forte proportion de titres ambient cinématographiques qui plombent le disque. Ces titres, qui paraîtront visionnaires pour son jeune public, sont objectivement bien en deçà de ce qu’ont pu faire ses aînés François de Roubaix, Plastikman, Arpanet, les cadors de l’écurie Warp Records ou les mecs de labels totalement inconnus du grand public, comme Hymen, Tympanik ou Mille Plateaux.

La moitié de l’album ennuie, faisant fi du postulat de base de dynamiteur de clubs, Mike a voulu construire un disque plus mélodique et mental. Certains morceaux plus colds sont très beaux à l’instar de « perfection », « nameless » ou « aleph » mais laissent un goût d’inachevé. Les notes de piano façon Eric Satie qui clôturent l’album en morceau caché démontrent une envie pressante de ne pas aller là où on l’attend.

D’autres titres bien plus dynamiques servent déjà depuis des mois à faire trémousser les jeunes méta-amphétaminés dans les boites le week end (« pursuit », hate and glory »). Ce premier album instrumental aurait pu être bien meilleur si les titres les plus ambients avaient été sorti dans un format à part, laissant la place aux seuls tracks techno comme « obsession » qui ne lâchent pas la pression et vous laissent groggy au bord de l’asphyxie. Conscient de sa popularité dans la scène techno et de sa visibilité dans les médias grand public Mike a semble t-il voulut imposer deux mondes divergents dans sa vision de la musique. On dirait presque qu’il a refusé de choisir entre efficacité et introspection.

Maîtrisant parfaitement la science du beat mais beaucoup moins celle de la sobriété et de la profondeur nécessaire à la musique ambient, son disque sonne comme une compilation disparate de ce qu’il sait faire. De ce choix stylistique qui a été le sien, au moment de monter la tracklist de son album, émerge pour moi la vraie polémique sur la qualité intrinsèque de ce disque.

Malgré tout encensé par la presse succombant davantage au charme du beau gosse ténébreux (qui se retrouve dans les pages des magazines de mode comme Vogue) qu’à son présupposé génie qui pour moi se trouve bien davantage dans tous ses maxis précédents et dans son live actuel (il a été magistral l’été dernier au Pont Du Gard) que dans cet album largement en dessous des ambitions conceptuelles exprimées dans la presse par le jeune artiste. Quand on cite Pierre Soulages on ne fait pas du Roy Lichtenstein.

Perso je n’attends qu’une chose c’est qu’il sorte dans la foulée une double compilation CD regroupant les maxis « variations », « conspiracy pt1 & 2 » et « rise of depravity » ainsi que ses meilleurs remixes. Le vrai art de Gesaffelstein est là, le reste est encore à venir.

Nous serons patients.

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